Voyage de classe

En Irlande, nous avions quinze ans.
Une journée sur la plus grande
des Îles d’Aran au large de Galway.
Nos professeurs : « Surtout ne vous approchez pas des falaises. »
Les vélos
qu’on avait loué pour nous
nous y amenèrent déjà
sans même connaître la destination
nous pédalions
sur les chemins de pierre
entre les murs de pierre
qui enfermaient des vaches
vivantes
comme nous. Elles nous regardaient
grandir et nous essouffler
contre le vent qui nous repoussait :
« N’y allez pas, c’est dangereux »
nous soufflait-il en celtique.
« Que d’la gueule, on parle pas celtique ! »
Ça devenait de plus en plus difficile de pédaler
mais une force nous incitait à découvrir un secret.
Les derniers mètres furent les plus pénibles.
Il faisait beau. Froid, beau et chaud, toutes les dix minutes.
« Mer ! Mer à l’horizon » cria un de mes camarades.
Bordel que c’était bon. La route s’arrêta net.
Une falaise de cent mètres et devant nous
l’Atlantique.

 

Mon premier réflexe a été de mourir.
De m’abandonner. Déverser mon bric-à-brac
dans l’océan. Puis,  je suis revenu à la vie.
Tout s’est passé très vite. J’ai toujours la photo.
On me voit assis
comme sur une chaise. Les pieds dans le vide
les bras détachés du corps
comme si je priais
mon ami de se dépêcher de prendre la photo.

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E.C. 17/11/2016

Le bide en vigilance orange

Une tempête
s’est abritée
en plein dans
l’estomac

hier avec
les copains on
devait juste
boire un verre

et me voilà
dans un tunnel
prêt à vo

le bide en vi-
gilance orange
gilance orange
prêt à vo

dans un tunnel
avec au bout
la bassine et
un Coca.

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E.C. 22/11/2016

Projet d’ambulance

Je connais un gars qui est revenu
du statut de « pote » à celui de « connaissance ».
Il s’est lancé dans son projet artistique
un groupe de musique.
Avant, nous nous voyions pour discuter. Aujourd’hui,
il communique
à coup de post, de tweet, de S.M.S ., de vidéo,
qu’il nous invite tous à partager.
Et nous le rappelle.
Sa comm’ est tellement offensive que son projet, lui, ne l’est plus.
Ses mots sont lancés loin devant. Ils ne sont déjà plus là quand il parle.
D’ailleurs, il parle de « projet », « mon projet », « écoute, c’est mon nouveau projet ».

Puisque c’est un projet, il n’existe pas. Mais tu l’as déjà ?!
Donc même si c’est un projet, je peux quand même l’écouter ?
Si je comprends bien, tu me présentes un morceau de futur ?

Et pour dire les choses franchement, le mec me saoule,
mais c’était un pote, alors il m’arrive de penser à lui,
et d’aimer les ambulances. Car on devient tous,
à un moment ou à un autre, une ambulance,
roulant à toute vitesse, un blessé à bord.

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E.C. 09/11/2016.

Blaise Cendrars – Hommage à Guillaume Apollinaire

Le pain lève
La France
Paris
Toute une génération
Je m’adresse aux poètes qui étaient présents
Amis
Apollinaire n’est pas mort
Vous avez suivi un corbillard vide
Apollinaire est un mage
C’est lui qui souriait dans la soie des drapeaux aux fenêtres
Il s’amusait à vous jeter des fleurs et des couronnes
Tandis que vous passiez derrière son corbillard
Puis il a acheté une petite cocarde tricolore
Je l’ai vu le soir même manifester sur les boulevards
Il était à cheval sur le moteur d’un camion américain et
brandissait un énorme drapeau international déployé
comme un avion
VIVE LA FRANCE

Les temps passent
Les années s’écoulent comme des nuages
Les soldats sont rentrés chez eux
A la maison
Dans leur pays
Et voilà que se lève une nouvelle génération
Le rêve des MAMELLES se réalise !
Des petits Français, moitié anglais, moitié nègre, moitié
russe, un peu belge, italien, annamite, tchèque
L’un à l’accent canadien, l’autre les yeux hindous
Dents face os jointures galbe démarche sourire
Ils ont tous quelque chose d’étranger et sont pourtant bien
de chez nous
Au milieu d’eux, Apollinaire, comme cette statue du Nil, le père des eaux, étendu avec des gosses qui lui coulent de partout
entre les pieds, sous les aisselles, dans la barbe
Ils ressemblent à leur père et se départent de lui
Et ils parlent tous la langue d’Apollinaire

Blaise Cendrars, Paris, novembre 1918

Raymond Carver « Dimanche soir »

« Sers-toi des choses qui t’entourent.
Cette petite pluie
De l’autre côté du carreau, et d’une.
Cette cigarette entre mes doigts,
Ces pieds sur le divan.
Ce faible écho de rock and roll,
La Ferrari rouge dans ma tête.
La femme soûle qui titube
et se cogne çà et là dans la cuisine…
Mets-y tout ça,
Sers-t’en. »

Poème « Dimanche soir », extrait du recueil Jusqu’à la cascade, publié dans le Tome 9 des œuvres complètes de Raymond Carver aux éditions de l’Olivier.

Kristoffer Leandoer – Hemlösa dikter (Poèmes sans domicile fixe)

Här uppe i norr hänger gud upp och ner i ett träd.
Den kortaste natten är samma natt som den längsta.

Här uppe i norr tror man människan krymps av behov.
Vi har ställt oss bortom det kretslopp som firas ikväll.

Jag vet varför det är så skönt att prata om vädret.
Här finns en resebyrå utan all solgaranti.

När flodvågen kommer, anklagas främst vår regering.
Flodvågen kommer. Stormen. Vad sägs om ljusterapi?

Se Stockholm skamlöst mjölka dagern, droppe för droppe.
Se dagsljusmånen blekt beroende av vinterskyn.

Jag behöver just den mänskliga del som jag skäms för.
Behöver just mitt beroende, begär mitt behov.

Flodvågen kommer. Vår gud är ett utslitet öga.
Jag behöver dig, min återkommande inre natt.

Kristoffer Leandoer, Hemlösa dikter, 2008

 

Ici, au Nord, Dieu pend par les pieds dans un arbre,
Et la plus courte nuit vaut la nuit la plus longue.

Ici, on pense que l’homme a moins de besoins.
Nous nous positionnons en-dehors de ce cycle.

Je comprends l’intérêt pour le temps qu’il fera
car nul ne peut jamais rien garantir du ciel.

Lors des inondations, l’état est mis en cause.
Torrents violents. Vous dites… thérapie solaire ?

Regarde avec fierté Stockholm et ses lueurs,
ses jours creusés de lune et son hiver blafard.

J’ai besoin de ce fragment humain dont j’ai honte
j’ai besoin de cela : besoin de cette soif.

Viens orage, viens : Dieu est un œil arraché.
J’ai besoin de toi, viens là… mon unique nuit…

Kristoffer Leandoer, Poèmes sans domicile fixe, traduits du suédois par Édith Azam avec l’aide de l’auteur, éd. Cadastre8zéro, collection Donc (dirigée par Bernard Noël), 2012.
13 €. Commander l’ouvrage ici.

Revue 17secondes n°8

Jérôme Pergolesi m’accueille pour la 4e fois dans la belle revue qu’il a créé, la revue 17secondes, que l’on peut lire en version numérique ou en version papier. Aujourd’hui, c’est dans le n°8 consacré aux textes  courts que je signe deux poèmes.

Lire la revue en ligne sur Calaméo.

Format 15×15 cm, couleur.
152 pages. 16€.
revue17secondes.blogspot.fr

Au sommaire : Rodolphe Houllé, Harry Szpilmann, Esther Salmona, Jacques Pierre, Flora Botta, Marie-Paule Bargès, Colette Daviles-Estinès, Rita Renoir, Roselyne Sibille, Karim Cornail, François Teyssandier, Thierry Radière, Philippe Agostini, Márcia Marques-Rambourg, Joelle Petillot, Esther Salmona, Adeline Duong, Sandrine Waronski, Nicholas Petiot, Clara Bouhier, Adèle Nègre, Florian Tomasini, Guillaume Dreidemie, Jean-Charles Paillet, Odile Robinot, Pierre Rosin, Corinne Colet, Daniel Birnbaum, Jérôme Pergolesi, Estelle Boullier, Aline Angoustures, Sophie Nicol, Brigitte Giraud, Agnès Cognée, Olivia Del Proposto, Erick Jonquière, Olivier Cousin, Fabrice Marzuolo, Arthur Catherin, Sylvie Loy, Aurélien Gernigon, Derek Munn, Alienor Oval, Mahrk Gotié, Sophie Lagal, Thierry Augé, Cédric Merland, Sophie Brassart, Lydia Padellec, Marianne Desroziers, Margueritte C, Laurine Roux, Clément G. Second, Nathalie Palayret, Emanuel Campo, Christiane Genet, Perrin Langda, Géry Lamarre, Mathieu Crochet, Morgan Riet, Mark Kerjean, CeeJay, Sylvie Raoul.

Poème à propos d’un « check » raté

Nous nous tournons l’un vers l’autre histoire de nous saluer.
Mais pas de n’importe quelle manière
par la nôtre de manière
un check efficace et virile
puisque nous faisons tous les deux « dans la musique »
Mais ce soir, j’sais pas
l’un de nous heurte du pied un pavé qui dépasse du trottoir
si bien que le geste de nos mains allant l’une vers l’autre est bêtement déséquilibré.
Il n’y a aucun impact
juste un léger pet de mouche.

Alors peut-être qu’il allait pour me faire la bise
et qu’il a été surpris par mon entreprise de check.
Mais d’un autre côté, on se dit toujours bonjour en check
En même temps, ce soir, nous sommes en groupe et certaines fois dans le milieu on se fait la bise.
C’est ça. Il a dû faire la bise à ses amis avant moi
et dans sa lancée – pour ne pas marquer une distinction entre ses potes
il s’est spontanément penché vers moi pour me faire la bise
tandis que moi, content de le voir et focalisé sur mon idée de check

un fist bump bien senti

je lui présentai mon poing au niveau de l’épaule.
Hésitation de sa part et de la mienne par conséquent
nos regards cherchant une solution
personne n’y croyant vraiment
et puis finalement va pour le check !

Un check raté.
Complètement. Raté.

Nous nous retirons l’un de l’autre
penauds
avec un sentiment d’échec
grandissant telle une chaleur sous nos joues.

Les autres, c’est sûr, ils n’ont rien capté
mais nous
nous nous en souviendrons.

Nous continuons la soirée avec ce manqué
l’inverse d’un poids
plutôt une ondulation
qui autour de nous plane.

_ _
14/10/2016

Une histoire de tromperie

Ça me l’a fait en pédalant le long des quais.

Derrière, le ciel se couchait plus tôt que d’habitude
et moi j’avais RDV dans un bar alors
je pédalais fort pour arriver à l’heure.

La douleur a surgi
d’un coup depuis le front
jusqu’à l’arrière de ma tête
me la chauffant
me la chauffant on aurait dit
un soleil couchant.

Alors oui j’ai cru
à une rupture d’anévrisme ou quoi
un truc comme ça
à la mort qui minutieusement
montait en moi.

Au lieu de stopper net mon vélo
pour envoyer un SMS à ma copine
contempler le fleuve couler
le ciel partir et observer
ma barque solaire lentement accoster
tandis que son équipage, lui, s’affairait à l’accueil de ma personne
JE ME SUIS MIS A PÉDALER ENCORE PLUS FORT
pour sentir le mal se rependre
voir ce qui allait se passer plus loin dans la douleur

CAR
quand je veux des réponses : je me dois de vérifier

Bon… Fausse alerte.
La douleur s’est peu à peu atténuée
au niveau du pont enjambant le fleuve
pour ne finir qu’en léger Larsen dans l’oreille.
J’étais toujours vivant mais c’t’affaire m’avait bien essoufflé.
Mon corps m’a injustement trompé.
Me suis fait avoir comme un bleu clair dans un brouillard
un lundi matin de novembre dans les Dombes (01).

CONCLUSION :
Il y a quelque chose
en moi
qui n’est pas
digne de confiance.

_ _

E.C. 10 – 13 / 10 / 2016.

Poésie dans/e la rue

En fin de semaine, je suis invité à Rouen pour le festival Poésie Dans(e) la rue. Je donnerai une lecture vendredi à 19h à la Maison de l’architecture pour l’inauguration en compagnie de la poétesse Edith Azam et du musicien Guillaume Laurent, ainsi qu’une lecture samedi à 16h40 au Jardin des Plantes.

Les autres invités : Edith Azam, Franck Doyen, Patrick Dubost, Sophie Loizeau et Jacques Rebotier.

Le programme détaillé ici.

Maxime Actis « Ce sont des apostilles »

« SDC_1074.jpg
grande chambre éclairée
j’ai pris la photographie tout près du visage
le visage est pris dans la main
le flash s’active aléatoirement
ce sont des tests
sachant que tu ne serais pas prise tu danses et j’essaye la lumière je ne veux rien capturer, mais maintenant ici, là, j’ai tout : c’est flou
il y a une porte noire et cette distance entre l’appareil et toi
il y a nous et nous deux il y a nouer
on ne sais pas plus
ces mouvements c’est un lyrisme pauvre
il va vers toi
il représente mal »

Extrait de Ce sont des apostilles de Maxime Actis aux jeunes éditions série discrète, 2016, 9€, le mec n’a pas trente ans ou presque, virgule, il est membre du collectif Bêta, le genre de phrase qu’on n’a pas envie de finir mais il le faut, à lire, point.

La Boucherie littéraire sur les ondes

Mon éditeur, Antoine Gallardo de la Boucherie littéraire, a été l’invité en septembre de l’émission « Regain de mots » sur Radio Zinzine (88.1 FM à Aix-en-Provence). Il est question de tous les titres de sa maison d’édition dont mon recueil Maison. Poésies domestiques. Pour tout savoir sur notre rencontre, l’élaboration du livre et sur ses ventes (retirage retirage !!!), ça se passe ici.

Salve (8 poèmes)

construire des poèmes creux
poèmes creux qui résonnent
moi-même gouttière
de falaise
de série à la mode
le milieu branché comme pas deux
ouais ouais
CREUX
JE CROIS EN CREUX
PORTE MA CROIX
SUIS UNE CLOCHE
discrète
« scrète »

dong

 

÷

 

j’apprécie le mot SALVE
je l’apprécie en majuscule
je l’apprécie en minuscule
SALVE envoie du lourd
bien qu’il soit fragile au niveau du « v »

il mérite donc qu’on s’y attarde

car si je l’écris trop vite
le « v » devient « u »
alors ça donne « salue »
et là
ça fait ronron thérapie, développement personnel, Ardèche et pantalon en lin

 

÷

 

sans dieu
ni porte-clés
cherche GPS
d’occasion et plus
si gratuité

 

÷

Capture2

÷

 

je manque SÉVÈREMENT
sévèrement
de challenge

n’ai personne
à vaincre

est-ce MAINTENANT
qu’il me faut ?

réellement écrire.

 

÷

 

entendre : « ce qui me fait peur, c’est que je crois que tu ne sais pas qui tu es »
une pensée fugace de 9 mm me traverse la tête
j’aime quand ça tire sur les faiblesses

 

÷

 

d’abord le moment
auquel nul ne résiste

on se pose sur lui
ou lui se pose sur soi

chacun sa position
son coin familier

ensuite il
ne reste plus qu’à
plus qu’à se laisser
là se faire prendre

 

÷

 

capture

 

 

 

_ _

E.C. 05-06/09/2016