« Dieu n’existe pas et Brian Wilson est son fils » Lou Reed

« Pendant toutes ces années, il y avait ces groupes de rock magnifiques qui pépiaient et gazouillaient comme des moineaux sous hypnose, et si on n’était pas déjà mort, on en devenait dingue, parce que c’était maintenant que ça se passait et que personne n’avait écrit un bon livre ou fait un bon film, juste de la merde, encore et encore. La seule poésie du siècle digne de ce nom, c’était la poésie qu’on entendait dans les albums de rock. Tout le monde savait ça. […]

Décerner un prix de poésie quel qu’il soit est obscène. Tout comme se soucier d’Ezra Pound. Et des collections de poésie de Yale. Les facs sont faites pour tuer. Elles ont quatre an pour vous tuer. Et si vous ne vous y attardez pas, alors le service militaire, qui a été fait par et pour les vieux, est là, lui, pour vous tuer. Pour tuer vos instincts, votre amour, la musique. La musique est la seule chose vivante et bien en vie. N’appelez sous les drapeaux que les gens de plus de quarante ans. C’est leur guerre, laissez-les s’entre-tuer. […]

La seule poésie de ces vingt dernières années, c’est celle qu’on entend à la radio. Il faut détruire les facs. Elles sont dangereuses. Les cours pour amateurs de musique. La poésie métaphysique. La théologie. Les sondages de Playboy Jazz. Les partiels. Les dissertations. Les tests psychologiques. Les médecins qui essaient de « guérir » les toxicos, alors qu’ils se goinfrent de pilules. Se laisser emporter par la musique. C’est la musique qui nous a permis d’en sortir indemnes. C’est la musique qui nous a empêchés de devenir dingues. La musique des gens. C’est la musique qui passe à la radio. On devrait avoir deux radios. Au cas où il y en a une qui tombe en panne. La musique en concert est mauvaise ces temps-ci parce que les disques sont mieux. La vie dans une baffle.

Le rock’n’roll a englouti toutes les influences. Mieux vaut les musiciens blues que la musique folk blues. Mieux vaut la musique électronique que les musiciens électroniques (c’est-à-dire les Who d’Angleterre et le Velvet Underground de New York). La musique classique est si simple. Franchement, n’importe qui peut en écrire. N’importe qui. C’est une étape, comme quand un bébé fait ses dents. Imaginez le son qu’on obtiendrait si on branchait un micro sur le cordon ombilical d’un nouveau-né. […]

Comment peut-on décerner un prix de poésie. C’est une blague. Qu’est-ce qu’on fait de ceux qui sont EXCELLENTS […]. Aucune instance ne sera donc capable de reconnaître ce que Brian Wilson a fait avec LES ACCORDS ? Et tous ces gens qui ont dit que le travail de Phil Spector était une aberration, le jour où il a sorti le meilleur morceau jamais produit, « You’ve Lost That Lovin’ Feelin' ». […] Dieu  n’existe pas et Brian Wilson est son fils. Brian Wilson ressuscite les accords, en s’inspirant judicieusement de tout… » Lou Reed, 1966.

Extrait de l’article La vie chez les Poobahs écrit par Lou Reed, traduit en français puis repris dans la monographie The Velvet Underground, un mythe new-yorkais (éd. Rizzoli, 2009). Article publié une première fois en 1966 dans le n°3 de la revue Aspen dans son titre original Life among the Poobahs (texte intégral et en anglais disponible ici).

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