L’archipel des maisons d’Emanuel Campo par Xavier Robert, librairie l’Esperluette (Lyon 5)
«On force au quotidien le regard et l’oreille vers la moindre miette d’origine contenue dans l’espace »
Ce nouveau recueil d’Emanuel Campo se présente comme un second volet, un prolongement de Maison. Poésies domestiques, publié en 2015, toujours auprès du même éditeur, La Boucherie Littéraire. On retrouve cet même motif de la maison mais qui se décline cette fois-ci au pluriel (« certaines maisons restent en bouche ») le tout bien enchâssé dans la continuité du temps (« Il faut le temps. Devant on a tout à faire, derrière on n’a pas assez fait. On se tient debout, au milieu, une pelle à la main »).
Si les fondations sont là, c’est comme s’il fallait ici retravailler les contours, « réagencer le bazar régulièrement », retravailler la granularité des murs-porteurs, travailler les finitions, actualiser son ancrage et son voisinage, repenser les rapports entre l’hic et nunc et le avant-là-bas, envisager « la question-poutre des futurs maisons ». Onze ans séparent les deux recueils, et cela constitue peut-être l’espace-temps d’une nostalgie plus assumée (« c’est le dernier jour des arbres nous escortent jusqu’à l’aéroport » ; « contempler ce qui défile »), ce petit je-ne-sais-quoi qui « laisse entrevoir le pays d’où l’on vient » (la poésie d’Emanuel Campo travaille cette douce intranquillité), celle des premières années passées en Suède, le fil ténu qui relie l’auteur à la langue suédoise, à sa famille éloignée, à sa prime-enfance, à la maison-origine. Comme une « montée des eaux-mémoire ». Ainsi la maison ne serait plus ce lieu unique mais un archipel de lieux, de temps, de voix. Tout à la fois maison qu’on quitte, qu’on retrouve, celle où l’on vit, travaille, celle où l’on rêve, celle qui peut se transmettre. Une maison prise dans un monde qui la dépasse. A l’aulne de ses « brèches adultes », l’auteur sonde ses souvenirs qui remontent sous la forme de poupées gigognes. Advient ainsi une image plus éclatée car plus exposée à la fragmentation mémorielle.
La poésie d’Emanuel Campo est aussi une poésie visuelle qui s’amuse avec la mise en forme du texte, jeu typographique autour du mot maison, fragmentation du mot. La page, les espacements, et plus loin dans le recueil, les encadrés sont utilisés comme des espaces de composition et spatialisation de l’écriture. Le R et le U comme lettres toboggans. Une langue qui se dédouble quand ça insiste, « ancêtre-ancêtre », « fantôme-fantôme ». Cette mise en forme si importante «(« les tournures ont des incidences ») et l’écriture, parfois enzymatique, qui joue les contractions,
« les gens allument des lumières aux fenêtres
les gens s’allument aux fenêtres
les gens des fenêtres
les gens fenêtres
le g fnêtre
fnêtre
n’être »
On déambule avec lui, dans les rues de Göteborg, « dans les ruelles les plus lointaines de [ses] souvenirs d’enfance », dans les chorégraphies du petit matin pour aller à l’école avant qu’elle ne soit fermée (« le pays-paysage. Le pays de la première école »), un peu comme on avait pu le faire à Stockholm avec Daniel Gustafsson en quête d’une paire de gants dans Père éperdu (éditions Rivages). Le lecteur-auditeur est invité à tendre l’oreille sur la paroi des « tunnels de son enfance » : « je m’oblige à l’endroit où je creuse ».
L’archipel des maisons peut se lire et/ou s’écouter (on ne dira jamais assez combien Emanuel Campo est un performer de talent – « lire sur scène, lire sur scène, lire sur scène » comme un mantra – et l’on ne saurait que vous inviter à venir l’écouter le 21 mars pour le Printemps des Poètes au Cercle Saint-Irénée) comme une tentative de rassembler des « bouts de l’enfance » éparpillés, comme faire communiquer des pièces de maison qui ne communiqueraient plus entre elles. Cet archipel de souvenirs, ce « quelque chose [qui] se déploie » de page en page est peut-être une manière franco-suédoise tout singulière de définir les endroits (là là là là et là) où procèdent les tressaillements de l’âme.
«Il y a dans nos ailleurs des bouts de nos ici »