
[…] Les montagnes me manquent. Je me demande à qui parler de la situation. Le jardin, dans son attitude de jardin, fait des trucs de jardin. À force de marcher, les pas deviennent syllabes. Je prends des notes, pour le devant de quelqu’un qui vivra plus tard. Le jour est assis dans mes bras, et moi, assis dans le jardin, je crée des groupes d’arbres. Je classe ensuite les arbres par désordre. Je ramasse deux, trois cailloux, et m’attache à eux facilement ; ensemble, on va partir en vacances ; ensemble, on va ouvrir un bar. Une fois, j’ai vu le soleil se coucher plus tôt que la veille. Ce que j’ai cru être une planète bougeait trop vite. Une fois, avec un savon, j’ai traversé une épaisse couche de mousse. Une fois, en avion, j’ai traversé une épaisse couche de nuages. L’équivalent de deux chansons. Je compte le temps en chansons. Et si on comptait les vies en nombre de chansons ? Et si on considérait les vies comme des unités du type bout de bois, et pas comme des chemins coupés nets ? Regarde, ce bout de bois est un peu plus court que celui-là, mais c’est quand même un beau bout de bois. J’imagine un igloo au milieu d’une garrigue. J’ai cru, un moment, ouvrir une porte. C’était juste moi qui marchais dans la pièce. J’avançais lentement, 50 cm par 50 cm. C’était comme parcourir une vie lentement. À l’intérieur de moi, c’était explosion, explosion atomique, poussées et tangages, souffles et tourbillons, des matières qui se séparaient pour se reconstituer en des formes autres, des moments à vivre qui me sautaient au visage comme des désirs, des souvenirs à créer. Des gestes allaient se produire, je les voyais, les gestes ; ils étaient en pleine parade nuptiale, les gestes ont leur propre processus d’accouplement. Des paroles allaient être chantées, je le voyais, des paroles pour plus tard, pour quand l’existence aura eu le temps de marquer. Je vis en présence de cette matière future qui servira à d’autres, je vis en permanence avec cette matière future qui servira aux autres, je vis en présence d’autres qui serviront cette matière future, je vis avec d’autres qui feront de cette matière le futur, j’existe en double dans la matière future, je pense que les souvenirs sont des créations futures, mon intuition est l’odeur d’un arbre du futur, je vis dans le futur quand je suis en présence d’un arbre. […]
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E. C. écrit en mars 2026, en résidence d’écriture portée par la Maison de la poésie de Bordeaux et la Villa Valmont (Lormont) en partenariat.